Suivons l’Argent : Introduction
Myriam Amri

Voici le sixième numéro du magazine édité par/avec un·e invité·e. Cette collaboration a été initiée en février 2025, mais elle a véritablement débuté en octobre 2024, dans les rues de Tunis. Myriam, lectrice de longue date du Funambulist, a demandé à Léopold : « T’as déjà pensé à faire un numéro sur l’argent ? », « Sur l’argent ? Comment ca ? ». L’idée semblait abstraite, voire vague. Une soirée de conversation fascinante plus tard, il était devenu presque inévitable que nous allions faire ce numéro. Léopold a beaucoup appris au cours de ce processus : banques centrales, dette extérieure, bons du Trésor, économies monétaires, impression de monnaie, cryptomonnaies… tous ces concepts dont le sens a été délibérément obscurci pour nous empêcher de les comprendre et qui sont devenus accessibles grâce à la générosité de Myriam et à sa mission de refuser fondamentalement cette opacité. Ce numéro a donc été créé ensemble pendant plus d’un an mais il était logique de laisser à Myriam seule le soin de rédiger l’introduction définissant son orientation éditoriale.

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Yaje fan II de Adriana Martínez Barón (2025).

Bienvenue dans le 63e numéro du Funambulist : Suivons l’Argent. À Gaza, il n’y a plus d’argent. Après deux ans de génocide, avec ses bombardements et ses démolitions incessantes, les dernières banques encore debout sont à court de liquidités, tandis que l’argent que les gens gardaient chez elle·ux a été détruit ou pillé par les forces d’occupation israéliennes. Dans le blocus en cours, les prix gonflés des marchandises restantes continuent d’augmenter, nécessitant toujours plus d’argent. Pendant ce temps, dans l’univers numérique, l’obsession pour les cryptomonnaies est désormais une caractéristique d’une politique techno-fasciste. Un·e crypto-fasciste ne désigne plus un·e fasciste investi·e dans les théories du complot, mais plutôt un·e fasciste qui finance les droites avec des cryptomonnaies. Face aux dystopies futuristes, il faut peut-être se remémorer des horizons révolutionnaires, comme en 1942 aux Philippines, lorsque la résistance contre l’occupation japonaise a décidé d’imprimer sa propre monnaie, en émettant des « guérilla pesos » pour perturber l’emprise de l’occupant sur l’économie.

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Tunisian monetary landscapes. / Photo by Myriam Amri (2019-2024).

Le lien entre ces histoires est l’argent : l’argent en tant que monnaie, l’argent en tant que jeton futuriste et l’argent en tant que source de possibilités. Après tout, l’argent est omniprésent, c’est le moyen d’échange que nous utilisons tous·tes pour nos transactions. En même temps, l’argent est aussi spectaculaire, source de fantasmes, promesse de richesse incarnée dans sa valeur, symbole souvent de souverain·es ou de colonisateur·ices. Même lorsqu’il n’y a pas d’argent, lorsqu’il diminue ou disparaît complètement, son absence est constamment évoquée : « nous avons besoin d’argent », « comment gagner de l’argent ? » et « qui a de l’argent aujourd’hui ? ». Pour un objet aussi quotidien, il cristallise encore fantasmes et drames. L’argent est à la fois banal et spectaculaire.

Qu’est-ce que l’argent ? Cette question soulève déjà toutes sortes d’énigmes car, dans sa définition la plus élémentaire, l’argent sert à échanger, à mesurer et à stocker de la valeur. Pourtant, ces abstractions ne nous apprennent pas grand-chose sur la forme que prend l’argent, qui décide ce qui compte comme de l’argent, ce que fait l’argent, comment il circule, entre qui et dans quel but. Au contraire, ce que chacun·e d’entre nous appelle « argent » dépend du monde social et politique dans lequel nous vivons, du contexte historique dans lequel nous sommes ancré·es. L’argent est synonyme de monnaie, d’espèces, de dépôts bancaires ou de paiements électroniques. Pour moi, rien n’incarne mieux l’argent que le billet de 50 dinars tunisiens, dont la forme esthétique est indissociable de l’histoire récente du pays, tandis que sa valeur en baisse nous rappelle chaque jour la crise économique persistante. Pour d’autres, l’argent est tout autre chose, la carte sans contact, les chiffres sur son compte…

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Paysages monétaires tunisiens. / Photos de Myriam Amri (2019-2024).

Les différentes formes que prend l’argent aujourd’hui le font paraître immatériel, comme une série de chiffres sur une ligne. Même si l’on note un mouvement vers la monnaie numérique, nous devons nous méfier de cet attrait, flottant, sans friction, presque magique, comme s’il était hors de notre champ de perception et donc de notre champ d’action. Même l’argent qui semble immatériel ou qui est prétendument dématérialisé (monnaies numériques, cryptomonnaies, cartes et applications) repose sur une base profondément matérielle : les chiffres ont besoin de centres de données pour fonctionner, les applications sont conçues par des ingénieur·es sous-traité·es des pays du Sud, le crédit est remboursé parce qu’il est soutenu par des structures policières et carcérales, la monnaie numérique fonctionne comme de l’argent parce qu’une autorité le décide.

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Paysages monétaires tunisiens. / Photos de Myriam Amri (2019-2024).

L’argent est souvent rejeté comme étant trop abstrait ; personne ne sait qui fabrique l’argent (de nos jours principalement les banques), ni ce que signifient des expressions telles que « monnaie fiduciaire » (plus simplement un synonyme d’argent liquide) ou « taux bancaire » (un outil de la banque centrale qui affecte directement votre prêt). Même celle·ux d’entre nous qui s’intéressent à la théorie communiste sont exaspéré·es que Karl Marx lui-même inscrive l’argent dans une équation obscure. « J’y avais jamais pensé » ou « L’argent, c’est un peu abstrait, non ? », me dit-on presque chaque fois que j’explique que je travaille sur le domaine de l’argent. Mais n’est-il pas dangereux que notre objet le plus quotidien soit considéré comme trop difficile, trop abstrait, trop hors de notre portée pour être compris ?

Même si l’argent semble abstrait, nous devons nous rappeler qu’il s’agit de l’outil abstrait d’un monstre très concret : le capitalisme. Ainsi, dans ce numéro, nous partons du concret, du toucher des billets de banque pour celle·ux d’entre nous qui utilisent encore l’argent liquide, des flux financiers qui financent les guerres, des plateformes, des institutions et des acteur·ices qui constituent notre univers monétaire. Nous le faisons parce que nous nous opposons aux définitions abstraites de l’argent qui l’éloignent de la politique. Si l’argent est si difficile à définir, c’est parce que certain·es se sont imposé·es comme les gardien·nes du savoir sur l’argent et l’économie en général : économistes, expert·es, banquier·es. I·Els inventent des définitions, des règles et tentent d’imposer une manière morale de traiter l’argent et un sujet économique vertueux.

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Paysages monétaires tunisiens. / Photos de Myriam Amri (2019-2024).

Par exemple, les économistes nous disent que l’origine de l’argent est aussi simple que cela : autrefois, les gens pratiquaient le troc, mais cela devenait de plus en plus difficile, alors tout le monde s’est mis d’accord sur un objet pour faciliter les échanges, et c’est ainsi que l’argent a été inventé. Cette histoire est fausse. Comme nous le rappelle le penseur anarchiste David Graeber, les gens se sont toujours endetté·es entre elle·ux, faisant de la dette une relation sociale fondamentale. L’argent est entré dans cette relation en tant qu’outil utilisé par les autorités pour imposer le remboursement des dettes et contrôler les groupes sociaux. C’est l’État qui a fait de l’argent notre moyen d’échange en l’imposant comme ce que les gens doivent utiliser pour payer leurs impôts ou rembourser leurs prêts. En tant que telle, l’histoire de l’argent repose sur une histoire du pouvoir. L’argent est la toile de fond de processus profondément matériels de domination, de violence, de coercition et d’extraction. Pourtant, cette histoire mythique selon laquelle l’argent émergerait naturellement des transactions perdure. Elle figure toujours en première page de la foire aux questions de toutes les banques centrales, et si vous suivez un cours d’« introduction à l’économie » (j’espère sincèrement que ce n’est pas le cas), c’est toujours ainsi que l’argent est expliqué. Cette histoire perdure parce qu’elle correspond à une vision du monde selon laquelle les gens sont intrinsèquement des sujets économiques avisé·es, que ce qui fait tenir la société ensemble ce sont les transactions basées sur la confiance, et que le marché permet aux choses d’émerger naturellement. C’est le monde des économistes, qui construisent leur vision de la société en modélisant ce qu’ils veulent qu’elle soit : des individus qui effectuent librement des transactions, liés uniquement par l’échange.

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Paysages monétaires tunisiens. / Photos de Myriam Amri (2019-2024).

Les experts économiques présument que l’argent, la finance, l’économie et même le capitalisme sont trop techniques, trop opaques, trop compliqués pour être compris par la majorité. En leur accordant l’autorité exclusive sur l’économie, nous concédons un terrain crucial dans nos luttes politiques. Dans ce numéro, au contraire, nous prenons l’argent comme point de départ pour rendre nos mondes économiques intrinsèquement sociaux et viscéralement politiques, afin de mettre à nu les processus économiques pour mieux leur résister. Nous adoptons l’argent comme politique, les mondes sociaux des pratiques économiques et la prolifération de formes que prend l’argent. En d’autres termes, nous suivons l’argent pour qu’il nous mène de pièces de monnaie jusqu’au capital.

« Suivons l’argent », comme nous l’avons choisi pour titre de ce numéro, signifie interroger non seulement les systèmes monétaires et financiers par lesquels l’argent circule, mais aussi les structures politiques et sociales dans lesquelles il s’inscrit. En suivant l’argent, ce numéro pose des questions sur le fonctionnement du capitalisme, sur la manière dont les structures économiques perpétuent le présent colonial, ou encore sur les moyens de résister au capitalisme financier, ses points faibles et les horizons alternatifs que nous pourrions construire sur ses ruines.

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Paysages monétaires tunisiens. / Photos de Myriam Amri (2019-2024).

L’expression « suivre l’argent » est un fil conducteur qui relie différentes propositions entre elles. Cette expression provient du journalisme d’investigation et suggère des méthodes de dénonciation de la corruption et la collusion d’intérêts qui maintiennent les élites au pouvoir. Suivre l’argent a traditionnellement signifié révéler les intérêts économiques des politicien·nes, ou le moment où l’élite politique se révèle de mèche avec les capitalistes. Pourtant, nous savons que le politique est toujours économique, et trop souvent, la·e politicien·ne n’est rien d’autre qu’un·e capitaliste accumulant des profits par d’autres moyens. Le sens original de « suivre l’argent » ne devrait donc pas servir à rechercher la corruption comme s’il s’agissait d’une exception, mais plutôt à l’examiner comme la règle sous le capitalisme. Suivre l’argent dans notre interprétation du terme, c’est se rappeler que la séparation entre les domaines du politique, du social et de l’économique est un outil de pouvoir cognitif qui ne tient plus dès lors que nous commençons vraiment à suivre l’argent.

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Paysages monétaires tunisiens. / Photos de Myriam Amri (2019-2024).

Nous suivons l’argent, contrairement à l’idée selon laquelle les scandales de corruption, les systèmes de blanchiment d’argent ou les crises économiques seraient des exceptions au mode de fonctionnement du capitalisme. Au contraire, le capitalisme est constitutif de crise, et les profits financiers augmentent inexorablement pendant les récessions. Les banques gagnent le plus d’argent pendant une crise, lorsque les gens n’ont d’autre choix que de contracter des emprunts, même à des taux d’intérêt élevés. Les bons du Trésor étatsunien (la dette émise par le gouvernement pour financer ses opérations) affichent de meilleurs résultats pendant une récession, ce qui signifie que même si les États-Unis peuvent emprunter plus facilement, ils utilisent cet argent pour renflouer les banques plutôt que d’atténuer la crise pour tout le monde. Les prêts du Fonds Monétaire International aux pays du Sud sont accordés à condition qu’une libéralisation agressive s’ensuive, ce qui signifie que l’argent circule de l’institution internationale vers l’État, puis vers les entreprises étrangères qui affluent dans le cadre de la libéralisation. Le programme socialiste de nombreuses révolutions anticolonialistes est saboté non seulement par la bourgeoisie nationale, mais aussi par tout un système monétaire transnational et interconnecté qui nécessite un consentement unanime pour fonctionner sans heurt. Le capitalisme est une structure qui à la fois provoque des crises et s’en nourrit. Et c’est l’argent qui maintient le paradoxe entre crise et accumulation.

Suivre l’argent dans notre subversion de l’expression signifie faire lumière sur les systèmes monétaires et financiers, car ils constituent l’infrastructure du capitalisme. Nous abordons la question sous l’angle de l’argent plutôt que sous celui de la finance, du capital ou même du capitalisme (même si tous les chemins y mènent), car nous cherchons à déstabiliser les temporalités que chaque synonyme véhicule. La finance, par exemple, est souvent considérée comme la dernière escalade d’un système capitaliste, alors qu’en réalité, elle est également le fondement des forces capitalistes historiques, depuis les polices d’assurance des navires esclavagistes traversant l’océan Atlantique jusqu’aux instruments financiers qui ont permis le pillage colonial. Le capitalisme financier est le capitalisme, comme on s’en rend vite compte en remontant le temps à travers l’argent. En même temps, prendre en compte le capitalisme ne signifie pas le comprendre comme une structure monolithique qui évolue de son propre chef, mais plutôt le saisir à travers une prolifération d’espaces-temps. Suivre l’argent capitaliste signifie examiner pourquoi les banques suisses sont le coffre-fort des régimes autoritaires, aidant les dictateur·ices à cacher leur argent tout en produisant de « bonnes pratiques bancaires » qui contrôlent les dépôts dans d’autres pays. Suivre l’argent capitaliste, c’est se demander comment les politiques de lutte contre le blanchiment d’argent affirment les luttes de classe en criminalisant les personnes qui existent en dehors du système bancaire, plutôt que les riches qui possèdent des comptes offshore. En suivant l’argent, nous pénétrons dans les crevasses du système capitaliste et remontons jusqu’à ses nœuds centraux : la propriété, la terre, le capital et la classe.

La démarche de suivre l’argent ne cherche pas à passer outre ces catégories cruciales : la finance, l’État, le colonialisme ou le capitalisme. Au contraire, nous restons attentifs aux échelles, à la manière dont l’argent fonctionne le mieux en tant qu’outil, car il relie les conditions individuelles à ces structures plus larges. Le fait qu’en Tunisie, l’argent soit encore principalement liquide, alors que l’utilisation d’argent liquide est criminalisée, est une contradiction qui permet au régime policier de rester en place. Le problème n’est pas l’utilisation des espèces, mais la manière dont État et banques collaborent pour faire du cash une forme d’argent qui permet de moraliser, de contenir, de restreindre et d’interdire. Le fait qu’il faille des documents prouvant où vous vivez, ce que vous faites et que vous êtes un·e résident·e légal·e d’un endroit pour ouvrir un compte bancaire nous rappelle que la légalité est une catégorie financière. En d’autres termes, notre vie quotidienne n’est pas séparée de ces systèmes et, surtout, nous pouvons diagnostiquer ces structures en partant de notre quotidien. En d’autres termes, où se trouve l’argent dans votre vie ?

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Attente dans une bodega de quartier pour la distribution quotidienne de pain à La Havane. / Photo de Léopold Lambert (2024).

Ainsi, suivre l’argent, c’est expérimenter une méthode qui débute à un niveau granulaire, qui commence (contre la volonté de tous les économistes) par la condition sociale de chacun, c’est-à-dire qui vous êtes dans l’espace et dans le temps. L’échelle est granulaire parce que l’argent offre peut-être un moyen d’entrer non pas par l’abstraction, mais précisément par l’expérience et les sens. C’est ce que permet l’omniprésent et le quotidien : nous effectuons des transactions avec de l’argent, nous comptons de l’argent, nous nous efforçons d’économiser de l’argent, nous prêtons de l’argent, ce qui signifie que l’expérience de chacun est autant une source de connaissance qu’un lieu de résistance.

Suivre l’argent est un exercice granulaire, car il nous oblige à nous interroger sur nos méthodes pour comprendre le capitalisme financier afin de mieux lui résister. Face au contrôle exercé par les économistes sur toutes les connaissances économiques, nous ne répondons pas par davantage de jargon. En réalité, nous luttons autant contre les conditions matérielles que contre un régime de connaissances qui soutient ces structures. Le simple fait que nous ayons un mot, « l’économie », comme s’il s’agissait d’une bulle flottante au-dessus du domaine chaotique de la politique, témoigne déjà de l’ampleur de la lutte. Dans un certain sens, nous luttons contre le langage savant qui sépare tout ce qui est économique du reste de la vie sociale et qui produit un vocabulaire d’abstractions : les dérivés, les primitifs et les acronymes. Au contraire, il est peut-être juste de dire que nous pouvons tous·tes comprendre comment fonctionne l’argent. Nous pouvons le faire si nous partons du principe que l’argent est une forme sociale, qu’il fonctionne à travers des structures politiques et que son abstraction permet des systèmes d’extraction. Si l’argent est pluriel, notre compréhension ne devrait-elle pas également faire appel à une multiplicité d’outils ?

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Billets de banque dans un bureau de change informel à la frontière entre la Tunisie et l’Algérie. / Photo de Myriam Amri (2024).

En suivant l’argent, nous ne nous contentons pas juste d’observer, de critiquer ou de diagnostiquer. Nous suivons l’argent à partir de ce qui existe et vers ce qui pourrait être : spéculations, possibilités et horizons radicaux. Nous le faisons en raison de notre la difficulté de nos temps présents : la grimace sur la figure lorsqu’on se dit que la finance est trop compliquée, le souffle coupé après qu’on ait retracé les réseaux financiers des guerres et réalisé qu’ils sont si tentaculaires, ou le nœud qui se forme dans la poitrine lorsqu’on argumente contre le capitalisme et qu’on se perd dans la monstruosité de ce système. Dans notre situation actuelle de chagrin collectif et de désespoir persistant, il y a peut-être aussi une crise de notre imagination. Suivre l’argent, c’est donc aussi le suivre jusqu’à sa source. Sortir des systèmes financiers pour entrer dans l’entraide, sortir de la finance des guerres pour entrer dans les cartes des militant·es qui en exposent les liens, sortir de la monnaie nationale pour entrer dans l’échange communautaire, sortir de la finance coloniale pour entrer dans la résistance anticoloniale. Suivre l’argent, c’est utiliser l’argent pour comprendre pourquoi les prêts appauvrissent les plus pauvres tout en enrichissant les plus riches, pourquoi sanctions et dette fonctionnent main dans la main pour briser le dos des pays postcoloniaux, et pourquoi les révolutions échouent sous le capitalisme. Mais il ne suffit pas de rester les bras croisés pendant que nos systèmes se brisent, échouent, sont cooptés ou sabotés. Au contraire, il est crucial, aujourd’hui plus que jamais, alors que notre arsenal d’outils politiques vacille face à la violence imparable du capitalisme colonial, de se pencher sur la manière dont cela pourrait fonctionner la prochaine fois. Comment relier nos mouvements sociaux en traçant les flux financiers d’une oppression à l’autre ? Comment une banque pourrait-elle fonctionner si elle était au service du peuple ? À quoi ressemblerait une révolution contre le système monétaire international ?

Ce numéro commence donc par un jeu qui vous pose à chacun la question suivante : « Vous avez gagné la Révolution ! Et maintenant ? » Nous présentons ce qui existe déjà : parités monétaires, conseil de surveillance et de gestion financière, portefeuilles électroniques, mais aussi ce que nous pourrions imaginer d’autre : troquer avec vos voisins, occuper d’une banque, imprimer de la monnaie pour le peuple. Suivons l’argent hors de ce monde et vers celui que nous avons encore à construire.. ■