La Solution Sans État : Introduction
Léopold Lambert

Bienvenue dans le 64ème numéro du Funambulist. Au cours de l’été 2025, neuf États occidentaux ont officiellement reconnu l’État de Palestine : la République française, le Royaume-Uni de Grande-Bretagne et d’Irlande du Nord, le Dominion du Canada, le Commonwealth d’Australie, le Royaume de Belgique, la République portugaise, le Grand-Duché de Luxembourg, la République de Malte, la Principauté d’Andorre et la République de Saint-Marin. J’utilise délibérément leurs noms complets, car ils reflètent exactement la manière dont ces États se présentent. Pour chacun de ces neuf États, cette décision a été prise à la suite de pressions populaires exercées par leurs citoyen·nes et non-citoyen·nes, ainsi que du travail de solidarité plus large avec la Palestine mené dans d’autres pays, durant près de deux ans de génocide israélien à Gaza. Le degré de complicité respectif de ces États dans ce génocide ou, plus largement, dans ce que Rashid Khalidi a appelé les « cent ans de guerre contre la Palestine » (2020) a été établi en détail par de nombreuses personnes. Cependant, il est important de noter que cette reconnaissance par les États et la résurrection de la « solution à deux États » moribonde, s’accompagnent d’une criminalisation des appels à la libération de la Palestine « du Jourdain à la Mer ». Outre le rêve colonial sioniste sans cesse renouvelé d’Eretz Israël (Grand Israël), nous devons donc faire face à une autre menace, celle de la création d’un État palestinien – à la manière dont l’Autorité palestinienne a été créée après les accords d’Oslo – qui n’incarnerait en aucun cas la souveraineté populaire et gouvernerait sur des miettes territoriales en Palestine. Au moment où j’écris ces mots, en janvier 2026, il est difficile de savoir si ce scénario est lointain ou, au contraire, s’il réapparaîtra bientôt comme un scénario jugé raisonnable par cell·eux qui se posent en artisan·es de l’avenir palestinien.

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Une Palestine libre de frontière après le Retour. / Carte de Léopold Lambert (2016).

En choisissant de croire que cette dernière hypothèse est plausible, ce numéro entend réexaminer un concept que nous avons mobilisé à plusieurs reprises dans l’histoire du Funambulist, grâce à notre collaboratrice régulière Sophia Azeb : la « solution sans État ». Si Sophia insiste sur le fait qu’elle n’est pas à l’origine de cette expression – qui est probablement aussi ancienne que le débat borné entre « solution à un seul État » et « solution à deux États » –, celle-ci a été le sujet de notre toute première conversation, en avril 2014, pour un épisode du podcast du Funambulist. C’était également le thème principal de sa contribution au 10ème numéro de ce magazine (mars-avril 2017) intitulé Architecture and Colonialism, et il apparaît plus généralement entre les lignes des nombreuses contributions de Sophia sur la Palestine parmi nos pages. Elle est bien sûr présente dans ce numéro, pour revisiter ce concept dans une conversation avec Rebecca Gross.

L’idée d’une solution sans État s’inspire d’une perspective anarchiste sur l’appareil étatique, qu’elle considère avec une grande méfiance tout en envisageant des formes de gouvernance ancrées dans l’échelle des communautés, comme le préconise Lisbeth Moya González dans son texte sur les systèmes de santé cubain et vénézuélien. Nous observons que, dans leur forme la plus courante, les États sont construits pour perpétuer l’ordre capitaliste mondial et le pouvoir d’une petite minorité sur le reste de la population qui vit sous leur domination. Lorsqu’ils sont conçus pour servir les intérêts structurels d’une majorité identifiée, ils le font souvent par le biais de la racialisation, et toujours par le biais de cet appareil étatique spécifique appelé citoyenneté. La solution sans État est donc une provocation qui invite à réfléchir à ce à quoi pourrait ressembler la souveraineté autochtone sans reproduire ces structures, en particulier la dichotomie violente entre la citoyenneté et son absence.

Dans son texte, William C. Anderson décrit le caractère néfaste des entreprises mises en place par ce qu’il appelle le « sionisme noir » en Sierra Leone et au Liberia, à la suite du panafricaniste trinidadien George Padmore. L’idée (et son application) selon laquelle la libération de la diaspora africaine dans les Caraïbes et à Abya Yala prendrait la forme d’États établis sur le continent africain est en effet imprégnée de l’idéologie coloniale européenne. Des campagnes telles que celle de Marcus Garvey pour le « retour en Afrique » ont non seulement nivelé toutes les spécificités du Continent en déplaçant des personnes anciennement esclavisées vers un endroit fondamentalement différent de celui où leurs proches avaient été kidnappé·es par les Européen·nes, mais elles visaient également à établir une relation de pouvoir entre les nouveau·lles arrivant·es et les autochtones africain·es par la création d’États, comme celui du Liberia.

Ce numéro examine deux modèles de sociétés sans État à travers les exemples de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN) au Chiapas (Linda Quiquivix) et du mouvement de libération kurde (Havin Guneser). Le fait qu’il soit publié moins d’un an après l’autodissolution du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et alors que le modèle de confédéralisme démocratique appliqué au Kurdistan occidental (alias Rojava) est attaqué par les milices soutenues par la Turquie et les forces gouvernementales syriennes, souligne l’urgence de comprendre ce qui est en jeu ici. La souveraineté kurde sans état doit lutter pour son existence à l’intérieur des frontières de pas moins de quatre États : la République de Turquie, la République arabe syrienne, la République d’Irak et la République islamique d’Iran. Que le modèle kurde soit idéalisé par divers acteur·ices de la gauche mondiale n’a ici aucune importance. Ce qui importe avant tout, c’est qu’il s’agit d’un exemple imparfait mais rare de paradigme de gouvernance mis en œuvre au quotidien par le peuple, sans s’appuyer sur un appareil étatique. La même analyse peut s’appliquer à la société mise en place par l’EZLN dans le pays maya. Les perspectives extérieures se concentrent souvent sur l’aspect pictural de la militance zapatiste – en particulier les femmes portant des armes en formation disciplinée – tout en accordant peu d’attention au modèle de gouvernance qu’i·els ont inventé depuis plus de trois décennies.

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Célébrations du Nowruz kurde à Diyarbakir dans le Kurdistan du Nord (dans les frontières turques),
le 21 mars 2015 / Photo de Orlok.

Cependant, présenter ces sociétés sans État comme des modèles ou des paradigmes ne doit pas laisser entendre qu’elles peuvent être reproduites sans tenir compte des multiples spécificités liées au contexte historique, politique, culturel et économique de chaque région. À ce titre, ce numéro propose deux visions d’un avenir libéré de l’État dans les contextes océaniens particuliers de Kanaky-Nouvelle-Calédonie (Florenda Nirikani) et d’Aotearoa-Nouvelle-Zélande (Kai-rui Cheng). Dans le cas de Kanaky, la puissance coloniale, la France, développe actuellement des formes néocoloniales de gouvernance qui lui permettraient de préserver ses intérêts tout en donnant l’apparence d’une autodétermination (kanak et non-kanak sans distinction) – un modèle que l’association Survie a clairement identifié comme une reproduction de la logique de la Françafrique. Quant à Aotearoa, et en nous intéressant plus spécifiquement au régime colonial frontalier, nous nous interrogeons sur ce à quoi ressemblerait un archipel sans frontières et sans État sous une souveraineté māori rétablie.

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Images de La Bataille d’Alger (1966) de Gilo Pontecorvo.

Je voudrais conclure ce texte par une critique du titre de ce numéro, « La solution sans État », et plus particulièrement du concept de « solution ». Dans le contexte de ce numéro, nous l’utilisons simplement (et de manière provocante) pour refléter et critiquer les scénarios des solutions dites « à un seul État » et « à deux États » – et même dans notre conversation avec Sophia en 2014, nous avons insisté pour mettre explicitement des guillemets autour de cette notion de « solution ». Cependant, nous utilisons bel et bien ce mot et, ce faisant, nous contribuons à le normaliser. Il est important d’être conscient du fait que les solutions impliquent intrinsèquement une forme de finalité. Bien sûr, ce sentiment de finalité ne pouvait être plus explicite que dans la formulation nazie de la Shoah comme « la solution finale à la question juive ». Qu’il s’agisse du régime du Troisième Reich ou des États coloniaux, le génocide et le nettoyage ethnique sont en effet une « solution » à l’« obstacle » causé par les personnes vivant dans leur lebensraum (espace vital), en particulier lorsqu’il s’agit de terres volées. J’évoque ici leur utilisation du terme « solution » – c’est aussi le cas de Rebecca Gross dans les prochaines pages – pour détourner leur langage, sans suggérer qu’il y ait une finalité à ce à quoi ressemblerait notre libération collective. La libération n’est pas « la fin de l’histoire ». Comme le dit le personnage incarnant le révolutionnaire algérien Larbi Ben M’hidi dans La Bataille d’Alger (1966) de Gilo Pontecorvo : « Commencer une révolution n’est pas facile, la continuer est plus difficile, la gagner encore plus, mais ce n’est qu’après notre victoire que commenceront les vraies difficultés. » Ces mots à l’esprit, je vous souhaite une lecture inspirante. ■