Dix Ans de The Funambulist (magazine) : Introduction
Léopold Lambert

Bienvenue dans ce numéro très spécial du Funambulist – le 61ème – qui propose une introspection après dix voyages du magazine autour du soleil. Comme je l’expliquerai plus loin dans cette introduction, ce numéro n’a pas pour but de nous lancer des fleurs – pas seulement, en tous cas. S’auto-féliciter impliquerait en quelque sorte la fin de cet effort éditorial, alors que nous n’en sommes qu’au début – après tout, la version francophone n’a même pas deux ans ! Nous apprenons au fur et à mesure, à condition de prendre le temps de nous ouvrir à cette possibilité. Ce numéro est donc l’occasion de faire une pause et de réfléchir à ce que nous avons bien fait, mais surtout à ce que je n’ai pas assez bien fait. Avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi de profiter de cet espace pour raconter l’histoire du Funambulist en mobilisant mes propres souvenirs.

Le 13 août 2015, au siège d’e-flux dans le Lower East Side de New York, avec à mes cotés Sadia Shirazi, geunsaeng ahn et Minh-Ha T. Pham, contributrices de la première heure et amies, pour lancer le premier numéro du magazine, intitulé Militarized Cities (Villes militarisées). À l’époque, le magazine était déjà basé à Paris, mais après cinq années passées à New York, il était important pour moi de lancer ce nouveau projet avec la communauté avec laquelle l’esprit du Funambulist s’était développé au cours des années précédentes. En effet, si le magazine a aujourd’hui dix ans, The Funambulist comme projet éditorial est quant à lui beaucoup plus ancien. En septembre 2007, alors que j’étais en dernière année d’études d’architecture à Paris, mes amis Martin Le Bourgeois et Martial Marquet m’ont invité à les rejoindre pour rédiger des articles sur le blog qu’ils avaient créé pour les étudiant·es de première année de notre école. Certain·es des premier·es lecteur·ices souriront peut-être en se souvenant de cet ancêtre du magazine intitulé Boîte à Outils, qui a rapidement dépassé le cercle des lecteur·ices de notre école et, ce faisant, est rapidement passé du français à l’anglais. Martin et Martial étaient tous deux assistants d’enseignant·es dans notre école, tandis que mon stage à temps plein (tout en travaillant sur notre mémoire avec Martin) m’empêchait d’assumer des tâches d’enseignement. J’ai donc trouvé dans ce petit blog un espace pour assouvir ma soif de pédagogie et je me suis lancé avec beaucoup d’enthousiasme dans cette aventure.
À l’époque, la discipline architecturale était très centrée sur un processus de « starification » qui a conduit de nombreux·ses architectes à bénéficier des logiques du capitalisme mondialisé, devenant célèbres au-delà de leur domaine. Les questions relatives à la responsabilité politique des architectes pour leur complicité avec divers régimes de domination (capitalisme racial, hétéropatriarcat, validisme, carcéralisme, colonialisme…) étaient marginalisées, généralement moins par hostilité que par pure indifférence. Deux exceptions notables à mes yeux à l’époque étaient le travail d’Eyal Weizman, qui avait déjà publié Une occupation civile (avec Rafi Segal, 2005) et l’ouvrage fondateur Hollow Land (2007, traduit partiellement sous le nom À travers les murs), ainsi que le blog Subtopia de Bryan Finoki, qui dénonçaient tous deux sans concession la complicité de l’architecture, en particulier avec le régime de colonialisme de peuplement israélien en Palestine. En 2007, Sandi Hilal, Alessandro Petti et Eyal ont créé la Decolonizing Architecture Art Residency (DAAR), qui, avec l’agence Forensic Architecture (créée deux ans plus tard par Eyal), a formé une nouvelle génération d’architectes qui mettent leurs compétences au service de la dénonciation du rôle de l’architecture dans le colonialisme.
Bien sûr, ces références sont issues de mon imaginaire de l’époque et ne doivent en aucun cas être considérées comme une historicisation objective des processus qui ont politisé la discipline architecturale. J’avais accès aux travaux des personnes mentionnées ci-dessus grâce à l’infrastructure européenne et nord-américaine de production et de diffusion des connaissances — même s’il est important de noter que Sandi et Alessandro vivaient alors à Beit Sahour, en Palestine. Il ne fait aucun doute que de nombreux·ses architectes à travers le monde qui n’avaient pas accès à cette infrastructure travaillaient sur des recherches et des projets tout aussi novateurs et percutants.

Mon court chapitre de vie à Bombay en 2009 m’a permis de diversifier légèrement cet imaginaire, tout comme mon déménagement à New York plus tard cette année. En 2010, nous avons mis fin à Boîte à Outils et j’ai lancé The Funambulist dans la continuité de ce projet. La discipline architecturale était encore très centrée sur la notion d’auteur·ice dépolitisé·e et les photos ou rendus de nouveaux projets architecturaux étaient avidement consommés sur des sites web spécialisés. Je me souviens m’être promis d’ennuyer les consommateur·ices ayant une capacité d’attention de cinq secondes, en privilégiant le texte plutôt que les images. À l’époque, le blog s’adressait encore principalement à un public d’architectes. Même si je suis forcé d’admettre que la publication hebdomadaire de trois ou quatre textes d’opinion de 800 mots relève d’une confiance en soi typique d’un homme blanc, j’avoue n’avoir jamais eu l’ambition un seul instant que des non-architectes pourraient s’intéresser à ces idées maladroitement articulées. La création du Funambulist coïncide avec l’écriture de mon premier livre, publié par les ami·es Ethel Baraona Pohl et César Reyes Nájera, Weaponized Architecture: The Impossibility of Innocence. Celui-ci traitait de la violence de l’architecture et de son instrumentalisation politique, en particulier en Palestine. À cette époque, grâce à la génération précédente, le processus de politisation de l’architecture était manifeste, même s’il restait marginal.
Les années 2011-2015 ont marqué un tournant. Les révolutions tunisienne, égyptienne, syrienne, yéménite et bahreïnienne de 2011, le mouvement Occupy aux États-Unis et en Grande-Bretagne ainsi que le Movimiento 15-M en Espagne ont donné une dimension nouvelle à la politique spatiale. Pour moi, cela signifiait que The Funambulist devait désormais moins s’impliquer dans la politisation de l’architecture et davantage dans la spatialisation de la politique. À cet égard, je tiens à remercier les rédacteur·ices et contributeur·ices de la plateforme Critical Legal Thinking, fondée en 2009 par Gilbert Leung et Illan Rua Wall, qui m’ont généreusement inclus dans leurs conversations : réfléchir à l’espace, à la politique et au droit me semblait être un cadre productif. À l’époque, j’écrivais les textes pour The Funambulist et d’autres publications le soir et le week-end, pendant mon temps libre, en dehors de mon travail à plein temps dans une agence d’architecture. En 2013, ce temps a soudainement augmenté lorsque j’ai été licencié de ce même emploi. Après avoir sécurisé mon visa et commencé un travail à temps partiel avec l’une de mes mentors, Madeline Gins, j’ai lancé un podcast. À l’époque, il s’appelait Archipelago ; aujourd’hui, il s’appelle simplement The Funambulist Podcast. Il visait à multiplier les axes d’apprentissage et à associer la politique de l’espace à la politique des corps, domaine dans lequel j’avais encore beaucoup de lacunes. À cet égard, je suis immensément reconnaissant aux personnes que j’ai interviewées, qui ont ignoré ces lacunes et ont eu la patience de déployer leur talent. En écrivant ces lignes, je me souviens très bien des enregistrements des épisodes avec Mimi Thi Nguyen, Sophia Azeb, Donna Murch ou Miriam Ticktin, dont les travaux m’accompagnent encore aujourd’hui. Sophia deviendra même notre contributrice la plus assidue (avec Sinthujan Varatharajah, présent·e dans ce numéro) !

Une communauté de contributeur·ices potentiel·les s’est ainsi constituée autour de « la politique de l’espace et des corps », qui deviendra le sous-titre du magazine The Funambulist. Ce nouveau projet a vu le jour lorsque, de retour à Paris, je cherchais un moyen de me consacrer à plein-temps à mon propre travail. Une telle entreprise nécessitait un modèle économique, et le magazine s’est rapidement imposé comme le scénario le plus enthousiasmant. Le modèle économique a été résolument basé sur l’abonnement, à la fois pour la stabilité financière qu’il apporterait au projet – en évitant le stress de se demander si un numéro « se vendrait » mieux qu’un autre – et pour le soutien explicite que l’abonnement permet aux lecteur·ices de manifester. Grâce à sept années préalables à constituer un public, le magazine a rapidement assuré son propre financement – y compris mon salaire. Le taux de croissance des abonnements a été lent mais très régulier au cours de la dernière décennie (3 750 en anglais, 600 en français et 70 en espagnol en juillet 2025), ce qui nous permet de toujours envisager sereinement l’avenir proche du magazine.
À partir de 2017, j’ai pu remplacer le « je » par un « nous » pouvant bénéficier de l’aide à temps partiel d’autres personnes, les unes après les autres : Noelle Geller, Flora Hergon, Nadia El Hakim, Margarida Nzuzi Waco et Caroline Honorien. En 2021, le magazine était prêt à embaucher sa première employée à temps plein, notre chère responsable des communications, Shivangi Mariam Raj qui est arrivée de Delhi. C’était peu après mon congé parental de deux mois, lorsque Zoé Samudzi m’a remplacée et a brillamment assuré la rédaction en chef de notre 37ème numéro, Against Genocide (septembre-octobre 2021). Grâce à cette expérience, Zoé est désormais l’amie la plus empathique lorsque je lui raconte des histoires de contributeur·ices qui se désistent à la dernière minute ou, pire encore, qui me ghostent jusqu’à ce que je sois finalement obligé de trouver quelqu’un·e d’autre au dernier moment !
Zoé et beaucoup d’autres (Anaïs Duong-Pedica, Hajer Ben Boubaker, Joao Gabriel, Sinthujan Varatharajah, Ana Naomi de Sousa, Karim Kattan, pour n’en citer que quelques-un·es) ont joué un rôle central dans l’élaboration de la ligne éditoriale du magazine, non seulement par leurs contributions textuelles, mais aussi par nos échanges réguliers (hebdomadaires pour certain·es d’entre elle·ux).

Entre 2019 et 2024, les actuelles et anciennes membres de l’équipe (et moi) se sont réuni·es une fois par an pendant deux jours pour réfléchir à la manière dont le magazine pourrait s’améliorer et imaginer ensemble de futurs projets. L’un des souhaits récurrents était de publier le magazine dans d’autres langues que l’anglais. Pour être honnête, à l’époque, je trouvais l’idée séduisante, mais ne voyais pas bien comment trouver suffisamment d’argent pour mener à bien un tel projet. À l’automne 2022, un déjeuner à New York avec mes ami·es Ruthie et Craig Gilmore a donné naissance à une solution : et si le modèle économique de chaque version linguistique consistait à financer ses propres coûts supplémentaires engagés (traduction, impression, distribution) ? Une autre idée importante pour concrétiser ce projet consistait à concevoir la mise en page du magazine de manière à ce que seule la plaque noire de l’impression offset ait besoin d’être changée entre les versions, les plaques cyan, magenta et jaune restant les mêmes. Concrètement, cela signifiait que toutes les photos, tous les dessins ou, plus généralement, tout élément qui n’était pas de l’encre noire sur du papier blanc devait rester scrupuleusement identique entre les différentes versions du magazine. Vous pouvez feuilleter ce numéro et vous remarquerez que (à l’exception de la couverture), tout le texte est écrit en noir et qu’aucun élément ne se trouve sur un fond coloré. L’exemple le plus parlant dans ce numéro est la bande dessinée de Nicolás Verdejo, qui a dû s’adapter à ce modèle pour pouvoir exister en trois langues.
Un an après l’idée initiale, le projet est devenu réalité avec la publication du numéro 50 (novembre-décembre 2023) en anglais et en français pour la première fois, grâce au travail de traduction rigoureux de Virginie Bobin, Rosanna Puyol Boralevi et Caroline Honorien, qui ont ensuite été rejointes par Amina Belghiti et Line Ajan. En six mois, nous avons atteint le nombre de 500 abonné·es papier nécessaire pour atteindre le seuil de rentabilité, et la version francophone du magazine est devenue quelque peu viable dans le temps. En novembre 2024, à la suite d’une visite préparatoire au Mexique, nous avons lancé une version hispanophone traduite par Valentina Sarmiento Cruz et María Vignau Loría, basées à Mexico, ainsi que par Felipe Guerra Arjona, basé à Medellin. Ces trois versions nous ont permis de commander davantage de textes en français et en espagnol, puisque deux traductions sont budgétisées par contribution, quelle que soit la langue dans laquelle elle est rédigée.
Comme je l’ai souvent dit lorsque nous parlons de ce projet plurilingue, les langues que nous avons à l’esprit (anglais, français, espagnol, arabe, portugais, hindi…) sont toutes des langues hégémoniques qui se sont imposées sous diverses formes de coercition. Il est donc important d’équilibrer cet effort avec d’autres langues « non hégémoniques ». À cet égard, l’un de mes numéros préférés reste le 53ème (mai-juin 2024) de Le Fil des Traductions, qui comprenait un texte écrit en ayuujk par Yásnaya Elena Aguilar Gil, traduit en albanais, arménien, bahasa indonesia, bambara, basque, bosniaque, créole guyanais, etc, bosniaque, créole guyanais, créole haïtien, hausa, hawaïen, inuktitut, irlandais, cachemiri, kikongo, kurde, lao, mapuche, créole mauricien, maya, mongol, quechua, rroma, shona, somali, swahili, tagalog, tamazight, tamoul et ouzbek. Ce numéro n’a pas été un succès commercial retentissant, car beaucoup de gens ont probablement pensé qu’il y avait de meilleures façons de dépenser leur argent que d’acheter un numéro contenant 30 fois le même texte dans des langues qu’ils ne pouvaient pas lire pour la plupart. Mais c’est là que le modèle économique du magazine, basé sur les abonnements, s’avère très utile.
En s’abonnant, les lecteur·ices acceptent de faire confiance à notre sélection éditoriale et de recevoir des numéros qu’i·els n’auraient peut-être pas commandés individuellement. Je suis particulièrement attaché à ce modèle qui signifie que lorsque je réfléchis au thème d’un prochain numéro, je ne me demande à aucun moment s’il « fonctionnera » ou non. Cela a permis la publication de numéros consacrés à la révolution algérienne (dans un contexte anglophone), au sous-continent indien (édité avec Shivangi Mariam Raj) ou même un numéro destiné à un public âgé de 8 à 14 ans, sans craindre qu’un cadre aussi spécifique ne compromette la santé économique du magazine.

Fin 2024, l’équipe s’est agrandie avec l’arrivée de notre office manager, Assia Tamerdjent, ainsi que de Sofía Kourí, qui s’est chargée de la communication en espagnol pendant six mois avant de passer le relais à Daniela Páez Delvasto. Un emploi à temps plein au bureau implique une semaine de 32 heures réparties sur quatre jours, dans l’espoir de donner l’exemple contre les emplois qui justifient de longues heures supplémentaires non rémunérées au service d’un idéal plus large (ironiquement, celui de rêver de la fin de l’exploitation), ou contre l’idée que les emplois « passion » ne comptent pas les heures de travail de la même manière que les jobs alimentaires ! Je dois avouer que je ne m’applique pas très bien ces principes (même si le fait d’être parent m’a aidé à m’améliorer) et j’écris d’ailleurs ces mots depuis le bureau… un samedi. Je sais aussi que mettre en place les bonnes structures pour les personnes qui travaillent avec vous ne garantit pas un environnement de travail confortable et sans pression. La fatigue, le stress, les frustrations occasionnelles et les considérations égocentriques peuvent facilement vous transformer en quelqu’un·e avec qui il n’est pas très agréable de travailler. Le défi consiste alors à en assumer la responsabilité…
Je terminerai cet aperçu de la dernière décennie par notre projet le plus récent, The Funambulist Constellations, qui a réuni trois de nos contributrices venues de loin (Harsha Walia, Leigh-Ann Naidoo et Lina Attalah) ainsi que sept de nos contributeur·ices vivant en France (Sihame Assbague, Meryem-Bahia Arfaoui, Hajer Ben Boubaker, Dawud Bumaye, Suvetha Suthan, Marie Ranjanoro et Amzat Boukari-Yabara) afin de créer des liens et des solidarités futures entre les communautés auprès desquelles elles militent et le mouvement antiraciste en France. Vingt ans après les émeutes de 2005 dans les banlieues à la suite de la mort de Bouna Traoré et Zyed Benna, et deux ans après le meurtre policier de Nahel Merzouk, nous avons passé une journée ensemble entre Clichy-sous-Bois et Nanterre à discuter avec des militant·es et responsables associatif·ves locaux·le. Fort des relations nouées lors de cette première journée, nous avons invité le public à nous rejoindre au DOC (un squat situé en périphérie de la place des Fêtes à Paris) pour deux jours d’ateliers, de repas collectifs et de débats publics. Notre objectif était de créer des liens, et je crois que nous avons réussi.
Lacunes et angles morts éditoriaux ///
Comme je l’ai mentionné au début de ce texte, ce numéro est avant tout une introspection sur ce que j’aurais pu mieux faire au cours des dix dernières années. Il ne s’agit ni d’autoflagellation ni d’autocritique idéologique ; simplement d’un moyen de rendre des comptes par rapport aux objectifs que nous nous sommes fixé·es pour ce projet. L’un de ces objectifs consiste en notre engagement internationaliste, par exemple. D’une part, la ligne éditoriale bénéficie de la relative facilité, déterminée par des facteurs structurels (administratifs et financiers), avec laquelle je peux voyager et entrer en relation avec des communautés en lutte à travers le monde. Cela peut expliquer la place centrale occupée par les États-Unis, la Palestine, l’Afrique du Sud, l’Inde, l’Algérie, le Mexique, le Japon ou Kanaky dans le magazine (un tiers de nos publications concernent ces huit géographies), ce qui contribue à un internationalisme tangible plutôt qu’abstrait. Cet internationalisme est également nourri par des rencontres enrichissantes avec des camarades et des ami·es d’Arménie, du Tamil Eelam, d’Hawaiʻi, du Kurdistan, du Zimbabwe, du Guatemala, de Puerto Rico ou de Madagascar, pour ne citer qu’une fraction des autres régions (que je n’ai pas eu l’occasion de visiter) mobilisées dans la ligne éditoriale du magazine. D’autre part, la dépendance excessive à mes propres imaginaires politiques signifie que mes angles morts et mes lacunes deviennent celles du magazine lui-même.

Ces angles morts sont de deux types : les inconnues connues et les inconnues inconnues. De ces dernières, je sais seulement qu’elles sont légion et que parfois, à travers une idée, un texte, un mouvement, une personne… l’une d’entre elles peut entrer dans le domaine des inconnues connues, c’est-à-dire des régions de la connaissance que je peux identifier comme fondamentalement étrangères à mon imaginaire et à mon savoir. À partir de là, la nécessité de trouver des portes d’entrée devient plus pressante, mais mon engagement envers le public du magazine est de ne jamais commander un article dans le seul but de cocher des cases, remplir des quotas. Un sujet est prêt à être abordé dans le magazine lorsque je sens que nous avons la bonne personne à qui le commander et une question éditoriale intéressante à lui poser.
Dans le passé, un tel processus a été engagé lorsqu’il s’agissait de réfléchir à la résistance arménienne (en particulier pendant la deuxième guerre d’Artsakh en 2020 pour résister au nettoyage ethnique mené par l’armée azerbaïdjanaise soutenue par la Turquie), de se demander si le colonialisme était le cadre approprié pour analyser les invasions et l’occupation russes dans le Caucase, en Crimée et dans de nombreuses régions de Sibérie. Il a également été utilisé pour déterminer une manière utile d’appréhender la complexité de la guerre au Kivu, pour tenter de comprendre la responsabilité de l’État cubain dans les épreuves subies par son peuple, ou encore pour décrypter la contradiction apparente entre symboles nationaux et pratique décoloniale en Abya Yala.

Jusqu’à présent, je n’ai parlé des angles morts que d’un point de vue strictement géographique, comme si la distance avait nécessairement quelque chose à voir avec eux. Pourtant, ils consistent souvent en une grille de lecture qui fait défaut dans nos analyses. Dans ce numéro, nous avons demandé à dix lecteur·ices fidèles de devenir rédacteur·ices invité·es et d’aborder un angle mort particulier qu’i·els ont identifié dans la ligne éditoriale du magazine jusqu’à présent, en commandant et éditant un texte à ce sujet. Certaines contributions issues de ce processus montrent clairement que les angles morts ne doivent pas être envisagés uniquement sous le prisme géographique : en effet, les questions du validisme, de la redéfinition de la notion d’auteur·ice, de l’adoption internationale, de la maternité ou de l’organisation contre les violences obstétricales et gynécologiques ont rarement, voire jamais, été abordées dans les soixante premiers numéros du magazine. Les textes contenus dans ce numéro ne comblent bien sûr en aucun cas ces lacunes dans la ligne éditoriale du magazine, mais révèlent plutôt quelques-unes d’entre elles qui peuvent nous permettre de continuer à apprendre et à désapprendre sur notre chemin.

Cependant, prendre conscience de mes angles morts ne suffit pas pour mener une réflexion critique sur la ligne éditoriale du magazine. Penser autrement reviendrait à se dire que ce qui ne peut être considéré comme un angle mort est toujours quelque chose de bien compris et abordé de manière appropriée. Ça n’est jamais le cas. Nos meilleurs articles sont le fruit de longues conversations avec les auteur·ices, qui comprennent la commande éditoriale et l’enrichissent de leur propre « expertise » (faute d’un meilleur terme). L’un de mes exemples préférés est le travail éditorial réalisé avec Floridalma Boj Lopez pour son texte « Naming, a Coming Home: Latinidad and Indigeneity in the Settler Colony » (« Nommer, un retour au foyer : Latinité et autochtonie dans la colonie de peuplement ») dans notre 41e numéro (mai-juin 2022) intitulé Decentering the US (Décentrer les États-Unis). Ma commande initiale à Flori était basée sur une intuition éditoriale qui pourrait se résumer ainsi : pourrait-on dire que le concept de latinité incarne une vision centrée sur les États-Unis qui aplatit toutes les distinctions entre les personnes originaires du sud de la frontière coloniale ? Ne devrions-nous pas plutôt penser que les personnes (en particulier les sans-papiers) les plus ciblées par le régime des frontières étatsuniennes sont des autochtones du continent américain ? Il s’agissait d’une invitation à ne pas seulement insister sur une vision des États-Unis comme colonie de peuplement, mais aussi comme un fort colonial dont le régime des frontières constitue un obstacle militarisé et mortel pour les autochtones mésoaméricain·es dans leur migration continentale pratiquée depuis des temps immémoriaux. Flori, elle-même Maya du Guatemala vivant au nord de la frontière coloniale à Los Angeles, a pris cette commande à cœur et mon intuition au sérieux, mais a rédigé le texte avec beaucoup plus de nuances et de détails. En octobre 2023, elle a également eu la gentillesse de me faire visiter Boyle Heights, le célèbre quartier chicano de l’est de Los Angeles, et m’a montré certaines des façons dont l’autochtonie est revendiquée par certain·es de ses habitant·es. Cela se manifeste notamment par le développement d’une mythologie autour de la gloire précoloniale des Aztèques, indépendamment du fait que les personnes qui le revendiquent soient réellement d’origine aztèque et, surtout, sans tenir compte de la dimension impériale de la domination aztèque au 15ème siècle dans une région qui englobe une grande partie du sud du Mexique actuel. La manière dont l’autochtonie est une composante de l’identité politique des personnes mésoaméricaines aux États-Unis est donc quelque chose qui peut être questionné et débattu de manière plus précise que ce que ce mes préconceptions suggéraient.

Je me sers de cette histoire spécifique pour illustrer la nécessité éditoriale de toujours remettre en question nos certitudes, et de réaliser que des bonnes intuitions puissent incarner quelque chose d’évident pour beaucoup de gens. La réalité politique que décrivent ces certitudes et ces intuitions, bien que peut-être exacte, manque souvent d’un degré de complexité plus élevé. Prendre cette complexité au sérieux est une condition sine qua non pour atteindre un objectif éditorial ambitieux qui consiste à publier des contributions ayant autant de valeur pour les personnes éloignées (au sens géographique) de la situation décrite et pour celles qui sont immergées dans cette même réalité politique. C’est l’esprit de l’internationalisme. En fin de compte, comme je l’ai décrit à maintes reprises, une approche saine de la connaissance peut se résumer ainsi : « comprendre que nous ne comprenons pas ». Je sais que cette boussole m’aide chaque jour et je vois en elle une bonne façon de terminer ce texte, non sans remercier toutes les personnes qui ont soutenu le magazine ces dix dernières années, avec une mention spéciale pour les quelques dizaines d’abonné·es qui n’ont manqué aucun numéro depuis le début ! Aux nombreux noms cités dans cette introduction, j’aimerais également ajouter nos « consultantes » occasionnelles Anaïs Antonio et Suzanne Labourie, notre traductrice régulière du français vers l’anglais, Chanelle Adams, ainsi que nos sept anciennes stagiaires entre 2018 et 2024, Tomi Seji Laja, Ella Martin-Gachot, Sara Clark, Amel Hadj Hassen, Mika Yassur, Charlotte Sohst et Noëlle Maltet. Bonne lecture ! ■