Pour être solidaires des communautés de l’est de la RDC, évitons les pièges de la simplification
Onesphore Sematumba

Depuis fin 2023, les appels à la solidarité avec le Congo, en particulier depuis la diaspora, se font de plus en plus pressants. On parle de centaines de milliers – voire de millions – de morts au Kivu, de génocide, d’invasion par le Rwanda, d’extractivisme occidental… Ce texte commandé à Onesphore Sematumba qui a évacué Goma quelques heures avant l’invasion de la ville par le M23 est un premier aboutissement d’un long processus d’apprentissage de notre part sur ce que nous sommes obligé·es d’appeler « un angle mort politique » – obfusqué notamment par une centralité du Génocide des Tutsi au Rwanda en 1994 dans nos imaginaires. Nous voulions un texte de référence permettant de déplier les multiples couches de complexité de la situation; Onesphore nous le propose, généreusement.

Kivu M23 Funambulist
Carte de la situation territoriale au Kivu et autour en avril 2025. / Données de Vertcarmin, reformatées pour ce numéro.

Le retour du M23

Depuis novembre 2021, la rébellion du 23 Mars, mieux connue sous l’appellation de M23, a refait surface dans le Kivu, à l’est de la République Démocratique du Congo, frontalier du Rwanda et de l’Ouganda. Vaincu en 2013 par une pression militaire de l’armée congolaise et d’une Brigade d’intervention de la Mission onusienne en RDC (MONUSCO), combinée à de fortes pressions diplomatiques sur le Rwanda, déjà accusé à l’époque de le tenir à bout de bras, le M23 s’était disloqué peu avant l’exil des combattants et de ses cadres politiques en Ouganda et au Rwanda. Depuis son retour en territoire congolais à partir de la région du Parc national des Virunga, aux confins de l’Ouganda, du Rwanda et de la RDC, le M23 bien structuré, fortement armé et bénéficiant encore une fois d’un solide appui de Kigali, a rapidement pris le dessus sur les FARDC, les Forces armées du pays, minées par des problèmes structurels tels que le manque de formation, la disparité des commandements, la modicité des soldes des hommes de troupe, la corruption ou encore l’affairisme des officiers.

Face à l’inefficacité patente de cette arme, Félix Tshisekedi a très tôt recouru à des appuis militaires extérieurs. En 2023, le bloc régional de la Communauté des États de l’Afrique de l’est (EAC) que la RDC venait de rejoindre quelques mois auparavant, a déployé une force régionale (EACRF) formée des contingents burundais, kenyans, ougandais et sud-soudanais, sous le leadership du Kenya. L’EACRF, déployée laborieusement, n’est pas restée longtemps sur le sol congolais. Le président Tshisekedi était en effet pressé d’avoir des résultats contre les M23 en cette année électorale où il était candidat à un second mandat, et les problèmes de l’insécurité à l’est – dont la rébellion du M23 n’est qu’un de nombreux aspects – constituait le talon d’Achille du président face à ses concurrents. 

Accusée de manque de résultats voire de complaisance avec les rebelles, l’EACRF a ainsi été congédiée en décembre 2023 et remplacée à pied levée par la SAMIRDC, une mission militaire de la SADC (Southern African Development Community), pilotée par les Sud-Africains et qui, outre ceux-ci de loin les plus nombreux, comprend aussi des contingents malawites et tanzaniens. Les contingents burundais, dont le pays entretient des rapports exécrables avec le Rwanda, ont cependant été préservés de cette humiliation de l’EACRF et ont poursuivi leur appui aux côtés de la SAMIRDC. Cette dernière a été défaite en janvier 2025 après la bataille de Goma, le chef-lieu de la province du Nord-Kivu, une ville stratégique dont Tshisekedi avait fait une citadelle imprenable en face de Gisenyi, la ville rwandaise frontalière située à un jet de pierre. 

Le président congolais n’avait lésiné ni sur les moyens ni sur les alliances pour préserver Goma d’une chute. Outre ces contingents étatiques, il avait investi des millions d’euros dans le recrutement de mercenaires roumains et français, il avait remobilisé les groupes armés et les miliciens ethniques qui écument la région pour en faire des Wazalendo (« Patriotes » en swahili). Mais il avait aussi fait appel aux Forces démocratiques de libération du Rwanda, FDLR, une rébellion contre le régime de Paul Kagame, formée par d’anciens organisateurs du génocide contre les Tutsis dans leur pays en 1994. Cet assemblage hétéroclite des acteurs armés s’est effondré le 27 janvier 2025 à l’issue d’une guerre-éclair qui a fait des milliers de morts dans la ville de Goma, plongée depuis lors dans une crise multiforme faite d’insécurité nocturne, de pénurie de liquidités suite à la fermeture par Kinshasa des succursales locales des banques et d’isolement, l’aéroport étant hors d’usage, suite aux affrontements qui s’y sont déroulés avant la chute de la ville. Pris dans les mailles du piège congolais, les contingents défaits de la SAMIRDC ont négocié et obtenu leur sortie par la voie terrestre à travers le Rwanda. Les premiers soldats sont partis le 28 avril, après trois mois de quasi-captivité dans la ville tenue par le M23. 

La prise de Goma fin janvier, à laquelle a succédé la chute de Bukavu, chef-lieu du Sud-Kivu, mi-février, a réveillé une diplomatie africaine qui était somnolente, et relancé l’intérêt du reste du monde pour cette région fort instable mais bien dotée en ressources naturelles. De tous les médiateur·ices et autres facilitateur·ices, le Qatar, petit émirat éloigné des Grands lacs, a marqué les esprits en très peu de temps. Le 18 mars, l’émir a réuni à Doha les présidents Kagame et Tshisekedi – dont les relations sont glaciales – après quelques mois d’intenses mais discrètes tractations. Dans la foulée, Doha a reçu des délégations du gouvernement de Kinshasa et du M23 pour des négociations encore en cours au moment où nous écrivons cet article. Les États-unien·nes ont de leur côté enclenché des contacts entre les États rwandais et congolais qui pourraient déboucher sur des contrats de coopération économique dans la région. 

Cette conjonction d’intérêts pour « la question de l’est » de la RDC devait être une opportunité pour la régler de façon définitive comme l’a promis le président congolais, en évitant de tomber dans les habituels clichés et les simplifications outrancières qui font de cette crise un problème ethnique – dont le génocide contre les Tutsis au Rwanda n’aura été qu’une manifestation aiguë – et de ces guerres des compétitions et des convoitises pour les minerais. Et le comble est que chaque « école » adopte un de ces aspects et s’y accroche, sans tenir compte des enchevêtrements des causes et des effets ainsi que de la complexité des niveaux et des dimensions d’une crise qui dure depuis plus de trois décennies. 

Un cycle de violences, une crise permanente

Le M23 version 2021 est le quatrième avatar d’un cycle de mouvements rebelles qui secouent l’est de la RDC depuis les années 1990, succédant à des groupes tels que l’Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL, 1996) menée par Laurent-Désiré Kabila qui renversa le président Mobutu après vingt-cinq ans au pouvoir, le Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD, 1998) qui vit des anciens alliés de Kabila se retourner contre lui, le Congrès national pour la défense du peuple (CNDP, 2009) et le M23 version 1 (2012). Chaque fois des mouvements essentiellement formés de Congolais Tutsis, souvent avec le soutien du Rwanda, émergent sous une nouvelle appellation mais conservent des revendications similaires et des liens étroits avec les dynamiques régionales complexes, notamment l’implication présumée du Rwanda (et parfois de l’Ouganda) et la question des communautés rwandophones, notamment des Tutsis du Kivu. Certains leaders politiques et chefs militaires ont même fait partie de ces mouvements successifs, constituant une sorte de socle de continuité dans la transmission des relais. Leur proximité à la fois idéologique et géographique avec le Rwanda fait que ces revendications épousent généralement les préoccupations de Kigali. 

La protection des communautés rwandophones et tout particulièrement celle des Tutsi·es a été régulièrement au premier plan des revendications de ces rébellions. Elle se décline en deux axes, celui du retour des réfugié·es installé·es dans les camps dans les pays voisins, notamment en Ouganda et au Rwanda, certains depuis plusieurs années. Ensuite il s’agit de la lutte contre les FDLR qui opèrent à l’est de la RDC et qui collaborent par à-coups avec les différents régimes de Kinshasa à chaque fois que ce dernier fait face à des rébellions parties de l’est. La problématique des FDLR est d’autant plus sensible pour le Rwanda que ce mouvement composé au départ d’officiers et de dignitaires politiques de l’ex-gouvernement hutu de Juvénal Habyarimana ambitionne de reconquérir le pouvoir perdu suite à l’offensive de la rébellion tutsie du Front patriotique rwandais avec le soutien de l’Ouganda en 1994. Kigali accuse également les FDLR d’entretenir l’idéologie génocidaire et de rêver de revenir au Rwanda pour achever le génocide entamé trois décennies auparavant. 

Cette problématique FDLR est cependant parmi les plus controversées dans le millefeuille de cette crise. Pour certains y compris pour Kinshasa, les combattants Hutus, dont il ne reste plus qu’un millier ou tout au plus 2 500 selon les sources, ne représentent plus un danger existentiel face à l’excellente armée rwandaise, l’une des meilleures de la région ; pour les tenants de cette approche minimaliste de la menace FDLR, ces derniers sont devenus un prétexte utile derrière lequel le Rwanda se cacherait pour mener ses guerres dont les véritables motivations sont bassement mercantiles. Certain·es officiel·es sont allé·es jusqu’à ironiser que les FDLR, lorsque nommés par les autorités rwandaises, désignent en fait les minerais de l’est du Congo. 

Pour le M23 et pour le Rwanda par contre, les rebelles hutus sont une menace de premier ordre et pour la sécurité du Rwanda et pour celle des Congolais·es, notamment les Tutsi·es dont certain·es sont exilé·es au Rwanda suite à la présence et aux exactions des anciens génocidaires au Congo. Kigali estime que la menace des FDLR ne devrait pas être évaluée à l’aune de leur nombre, mais plutôt à l’expansion de l’idéologie génocidaire dans la région. L’engagement des éléments FDLR dans la guerre aux côtés des FARDC et de l’armée burundaise – le pouvoir burundais est à dominance hutue – est un facteur exaspérant pour les Rwandais·es qui dénoncent le renforcement des capacités opérationnelles et financières des rebelles hutus par Kinshasa. 

La marginalisation socio-économique de l’est congolais et l’accès inéquitable aux ressources font également partie des griefs du M23 et de ses prédécesseurs. Cette question a été analysée sous différents angles, du plus caricatural aux plus saugrenus, mais toujours avec une naïveté effarante. Cependant, en prenant la question de la mauvaise répartition des ressources dans sa globalité, force est de constater qu’elle n’est pas l’apanage de l’est. L’État congolais est en effet resté fortement centralisé en dépit d’une constitution qui prône une forte décentralisation depuis 2006. En faisant monter des revendications pour plus de responsabilités au niveau local et moins de dépendance vis-à-vis du pouvoir central de Kinshasa, voire en proposant le passage au fédéralisme le M23 est suspecté de prôner la balkanisation du pays au bénéfice du Rwanda ; une mélodie qu’embouche régulièrement Kinshasa pour mobiliser les Congolais·es contre le « péril rwandais ». 

La problématique de la balkanisation va de pair avec la question du « pillage » des minerais du Congo, présenté souvent abusivement et avec beaucoup de simplicité par les “expert·es” de la crise congolaise comme la cause première des cycles des guerres dans notre partie du monde. Certes le sol de l’est de la RDC regorge des minerais stratégiques tels que le colombo-tantalite si précieux pour l’industrie électronique et dont la mine de Rubaya, non loin de la ville de Masisi, contient une grande proportion des réserves mondiales, ainsi que l’étain qu’exploite l’entreprise états-unienne Alphamin dans le territoire de Walikale, ou bien encore l’or au Sud-Kivu, etc. Toutefois, même si la présence des gisements miniers est sans conteste un facteur d’exacerbation de la crise en ce que le groupe qui les contrôle accède à plus de financements pour renforcer ses capacités en équipements et en recrutements, les minerais ne sont pas l’élément déclencheur de ces guerres. Pour le cas de la guerre en cours, celle du M23, les rebelles ont opéré jusqu’en avril 2024 avec la prise de Rubaya sans avoir le contrôle d’un seul site minier. Depuis lors, cependant, le M23 dispose des sources des revenus substantiels et susceptibles de le faire tenir encore longtemps sur le terrain. 

Dimensions et niveaux de complexité 

Dire que la crise en cours à l’est de la RDC est complexe peut paraître d’une banale trivialité. Cependant tous les médiateurs et tous les analystes de cette question devraient se le répéter pour ne pas devoir reprendre les erreurs du passé. 

Le premier niveau de complexité se situe au niveau des échelles des actions et des acteurs, couplé à leur interpénétration. Les problèmes que soulève le M23 ainsi que la plupart des groupes armés de l’est de la RDC sont d’abord ancrés dans le terroir, dans le local, bref dans la gouvernance des communautés elles-mêmes. Face à un État central qui se veut partout mais qui n’est nulle part, les communautés ethniques ont développé des mécanismes de protection parallèles, marginaux mais qui les rassurent. Le M23 et ses prédécesseurs portent les revendications des Tutsi·es, mais en face d’eux il y a d’autres groupes communautaires qui revendiquent la protection de leurs terres souvent contre les communautés voisines et rivales – et pas uniquement dans un élan patriotique contre le M23 et le Rwanda. Ce niveau inclut des griefs aussi divers que le droit à la nationalité, l’accès aux terres et au pouvoir, ainsi qu’à des questions identitaires. 

Le deuxième niveau est national et pose la question des capacités de l’État central congolais à gérer son espace, en assurer la sécurité intégrale, celle des frontières du pays et celle des Congolais à l’intérieur de ces frontières. À ce niveau, il s’agit d’analyser les politiques économiques et sociales, les questions-clés de l’armée, de la police et de la Justice ainsi que des problèmes liés aux droits, aux devoirs et aux libertés de tous. 

Le troisième niveau est régional. La crise du M23 prouve combien les défis de la région sont transnationaux et fonctionnent en suivant le modèle des vases communicants. L’impunité dont bénéficie les FDLR est une conséquence et une extension du génocide contre les Tutsis au Rwanda en 1994. Les gouvernements congolais successifs les ont utilisés depuis des années comme supplétifs à chaque fois qu’il a fait face à une rébellion venue de l’est; ils jouissent de ce fait de la protection passive de Kinshasa. Cette situation présente un sérieux antagonisme dans les relations inter-États dans la Région, les différents pays soupçonnant leurs voisins de visées génocidaires. Cet aspect régional est aussi économique ; dans cette région où les frontières sont poreuses et les identités transfrontalières, les échanges sont séculaires. Les guerres cycliques, impliquant les pays voisins, ont cependant entaché ces échanges et ont fait prospérer le concept de pillage des ressources avec comme corollaires, des slogans comme « minerais de sang » ou « pas de sang sur mon portable ». Des projets et des programmes ont même été développés pour rendre les sites « verts » ou « rouges » dans une vaine tentative de nettoyer les minerais extraits d’une terre où les hommes continuaient à s’affronter. Les différentes médiations, et elles sont nombreuses, devraient éviter le plus gros des écueils : la simplification d’une situation dramatiquement complexe. 

Onesphore Sematumba est un expert des questions de paix et des conflits dans la Région des Grands lacs, où il travaille depuis trente ans. Il est actuellement Chercheur Senior en charge des Grands lacs à l’International Crisis Group (ICG).